Sécurité nucléaire et protection de la filière : évoluer avec les menaces — le COSSEN fête ses dix ans

Publié le 12 octobre 2026 par Oriane Bussard
Pour ses dix ans, le Commandement spécialisé pour la sécurité nucléaire (COSSEN) réunissait, le 7 octobre 2026, l’État, les exploitants et leurs prestataires. Un message s’est imposé tout au long de la journée : aucune menace ne disparaît, elles s’ajoutent les unes aux autres. Et pour mieux les anticiper, la co-production est essentielle.
Le 7 octobre, à Maisons-Alfort, le COSSEN a fêté ses dix ans. Son directeur, le Général de division Jean-Valéry Lettermann, s’est réjoui de « réunir autant d’expertise en un seul endroit ». Lors de l’allocution d’ouverture, Nathalie Gayral, haute fonctionnaire de défense et de sécurité du ministère de la Transition écologique, a rappelé comment le COSSEN est né. La structure a été créée en 2016 pour mieux coordonner les exploitants et les services de l’État, sous la double tutelle du ministère de l'Intérieur et du ministère chargé de l'Énergie. Joël Barre, délégué interministériel au nouveau nucléaire, a présenté la relance de la filière : prolongation du parc existant, trois paires de réacteurs EPR2, le projet SMR Nuward…

Les tables rondes sur les menaces traditionnelles puis sur le cyber ont posé le constat du jour : les menaces s’ajoutent, aucune ne s’efface.

L’information, nouveau champ de bataille

L’après-midi a commencé sur le terrain de l’information. Louis-Valéry Corbel, chef d’état-major de VIGINUM, a d’abord expliqué ce qui permet à son service d’intervenir. Il faut quatre critères réunis : une origine étrangère, une amplification artificielle, un contenu trompeur et une atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation. La filière nucléaire est une cible de choix, indéniablement, Louis-Valéry Corbe ayant alors rappelé plusieurs exemples. Le général Bruno Courtois, conseiller défense et menace informationnelle - Cercle Pégase, a rappelé que la désinformation a coûté 417 milliards de dollars à l'économie mondiale en 2024 [selon une étude conjointe de Sopra Steria et OpSci rendue publique en mars 2026, NDLR]. Il a résumé l’enjeu d’une formule : « Le vrai ne peut pas se défendre tout seul. » Sa recommandation : occuper l’espace informationnel avant la crise, car le jour où une fausse nouvelle sort, il est trop tard.

Pour l’Andra, la controverse fait partie de la vie de Cigéo, le projet de stockage géologique des déchets les plus radioactifs, prévu à 500 mètres de profondeur en Meuse/Haute-Marne. Le débat contradictoire est légitime, les violences ne le sont pas. Sa réponse est la transparence.

Dernier message de VIGINUM aux entreprises : la menace informationnelle n’est plus seulement une affaire de communication. Elle doit entrer dans la cartographie des risques.

Sécurité privée : la confiance et le juste prix

La quatrième table ronde, animée par Virginie Cadieu, a montré l’intérêt de la “co-production”. Chaque exploitant y a son modèle : la gendarmerie chez EDF, des forces internes chez Orano et au CEA, et des agents de sécurité privée armés chez Framatome. Bruno Lepileur, directeur de la protection de Framatome, a raconté ce choix, fait entre 2015 et 2017. Les agents sont d’anciens policiers, gendarmes ou militaires, avec une formation stricte et un entraînement permanent. Surtout, Framatome rédige désormais ses cahiers des charges en objectifs : « Je n’achète pas des heures, j’achète une prestation. » La confiance passe aussi par les agents eux-mêmes, souvent les premiers à repérer les signaux faibles, qui remontent ensuite jusqu’aux services de l’État.

Christophe Bonamy, président de SEF PROTEC, parle de « coproduction » de sécurité plutôt que de continuum. Les agents de sécurité renforcée travaillent depuis 2016 sur des sites nucléaires comme dans des lieux recevant du public, et des agents privés ont déjà protégé des ambassades françaises à Bagdad ou en Afghanistan. Le préfet Serge Boulanger, directeur de la DEPSA, a été clair sur la course au moins-disant. Avec des marges de 1 à 2 %, des entreprises acceptent des marchés à perte. Il propose d’encadrer davantage la sous-traitance et d’instaurer une garantie financière. Il préconise également une carte professionnelle par métier, sur le modèle des niveaux de la sécurité incendie (SSIAP 1, 2 et 3). Le Beauvau de la sécurité privée pourrait déboucher sur une loi ou un nouveau cadre réglementaire…. Le directeur de la DEPSA a également rappelé que, via la loi du 16 août 2026 actualisant la programmation militaire complète l’article L. 213-2 du code de la sécurité intérieure, les opérateurs d’importance vitale peuvent désormais recourir eux-mêmes à la neutralisation de drones, ou par l’intermédiaire de leurs prestataires de sécurité privée. Le cadre reste strict : il faut une menace imminente, un plan de protection approuvé et une autorisation préfectorale motivée. Les agents doivent être formés et habilités, et la sous-traitance en cascade est interdite.

Reste un sujet crucial : le décret en Conseil d’État qui doit préciser la formation, l’acquisition et le contrôle de ces équipements n’est pas encore paru [NDLR].

Enfin, le préfet Serge Boulanger indique souhaiter que, dans dix ans, plus personne n’ait à justifier la confiance accordée à ces acteurs.

C’est le préfet Olivier-Pierre de Mazières, haut fonctionnaire de défense adjoint au ministère de l’Intérieur, qui a conclu la journée. Il a parlé avec franchise des menaces hybrides qui visent les installations du secteur. Le président de la République a demandé une sécurisation renforcée des « infrastructures critiques ». Cela ne concerne plus seulement le « cœur du réacteur », c’est-à-dire les points d’importance vitale, mais aussi les réseaux dont ils dépendent. Un nouveau plan de défense et de sécurité nationale, sorte de « Vigipirate des menaces hybrides ». serait-il en réflexion ?

Concernant la sécurité privée, le préfet Olivier-Pierre de Mazières a signifié que, selon lui, les acteurs non étatiques ont toute leur place, à condition de rester dans leur rôle, et les polices municipales pourraient également y contribuer... « Face à ces menaces, nous ne sommes pas de trop. »

Pour ses dix ans, le COSSEN a donc posé sa feuille de route. Il a surtout réussi son pari : réunir près de 300 acteurs de l’État, de l’industrie et de la sécurité privée autour d’une même table, dans un format rare par sa qualité et la franchise des échanges.

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