
Portrait de Thierry Orosco
Par Thierry Orosco, ancien commandant du GIGN et CEO d’Obvious Technologies
Le secteur de la sécurité privée occupe une place croissante dans la protection des entreprises, des sites sensibles et des événements. Pourtant, derrière cette responsabilité subsiste une réalité moins visible : nombre d’entreprises doivent composer quotidiennement avec une organisation complexe, où le moindre imprévu peut rapidement déséquilibrer l’exploitation. Un agent absent au dernier moment, une habilitation expirée, des heures réalisées mais non facturées, une modification de planning : pris isolément, ces événements peuvent sembler anodins. Multipliés par des dizaines ou des centaines d’agents, ils deviennent un véritable enjeu économique et opérationnel. La sécurité privée doit aujourd’hui franchir une nouvelle étape dans sa transformation : passer d’une logique de réaction permanente à une véritable culture de l’anticipation.
L’imprévu fait partie du métier, l’impréparation ne devrait pas en faire partie
J’ai passé quinze ans dans les forces spéciales. L’un des principaux enseignements que j’en ai retenus est simple : une opération réussie repose largement sur ce qui a été préparé avant qu’elle ne commence. Il ne s’agit évidemment pas de comparer la gestion d’une société de gardiennage à une opération du GIGN. Mais certains principes organisationnels sont universels : disposer de la bonne information au bon moment, connaître ses ressources, identifier les risques et prévoir des solutions alternatives.
Dans la sécurité privée, cette anticipation est essentielle. Les entreprises doivent gérer simultanément les exigences des clients, la disponibilité des agents, la réglementation du travail, les qualifications et habilitations, la continuité des prestations et les impératifs de rentabilité. Le responsable d’exploitation doit ainsi assurer la présence du bon agent, au bon endroit et au bon moment, tout en vérifiant que son affectation respecte l’ensemble des contraintes. Et cette équation doit parfois être résolue en quelques minutes.
Faire de la conformité un réflexe opérationnel
La profession est fortement encadrée, et c’est une nécessité. Mais cette réglementation entraîne une importante charge administrative. Cartes professionnelles, habilitations, temps de travail, repos, qualifications : chaque affectation suppose plusieurs vérifications. Lorsque ces informations sont réparties entre différents outils ou documents, le risque d’erreur augmente. La transformation numérique du secteur ne peut donc pas simplement consister à remplacer des tableaux Excel par des interfaces plus modernes. Elle doit permettre d’intégrer les règles de conformité directement dans les processus opérationnels. Un planning ne devrait plus pouvoir être finalisé s’il comporte une affectation incompatible avec une obligation réglementaire ou une habilitation expirée. La conformité doit devenir préventive plutôt que corrective.
Réconcilier le terrain et la gestion
Un autre défi majeur tient à la fragmentation de l’information. Dans de nombreuses organisations, planification, opérations terrain, ressources humaines, paie et facturation fonctionnent encore comme des chaînes successives. Une même information peut être saisie plusieurs fois et passer entre plusieurs interlocuteurs.
Or, pour une entreprise dont l’activité repose essentiellement sur des heures de prestations humaines, relier ce qui a été planifié, réellement effectué puis facturé est fondamental. Une heure travaillée mais non remontée peut devenir une heure non facturée. Une absence détectée trop tard peut entraîner une pénalité. Une information incorrecte peut provoquer une erreur de paie. L’enjeu est donc de créer une continuité numérique entre le terrain et les fonctions de gestion, afin que l’information produite lors d’une mission puisse alimenter naturellement l’exploitation, les RH et la facturation.
L’intelligence artificielle pour mieux décider
L’intelligence artificielle ouvre également de nouvelles perspectives. Son intérêt dans la sécurité privée n’est cependant pas de remplacer l’intervention humaine, mais d’aider les professionnels à prendre rapidement des décisions complexes. Lorsqu’un agent se désiste, trouver un remplaçant ne consiste pas simplement à identifier une personne disponible. Il faut tenir compte de sa localisation, de ses compétences, de ses habilitations, de son temps de travail et des contraintes réglementaires. L’IA peut accélérer ces arbitrages, détecter des anomalies ou anticiper certaines difficultés. Mais la responsabilité de la décision doit rester clairement identifiée. Dans les métiers de la sécurité, la technologie doit augmenter la capacité de jugement des professionnels, pas s’y substituer.
Faire du responsable d’exploitation un pilote plutôt qu’un gestionnaire de crises
La sécurité privée connaît une professionnalisation profonde. Sa transformation numérique doit désormais suivre la même trajectoire. L’objectif n’est pas de supprimer l’imprévu. Aucun outil ne fera disparaître les absences, les changements de dernière minute ou les contraintes du terrain. Il s’agit plutôt d’éviter que chaque imprévu ne devienne une crise. Cela suppose de donner aux exploitants une vision claire de leurs opérations, d’automatiser les contrôles qui peuvent l’être et de faire circuler l’information sans rupture entre les agents, l’exploitation, les ressources humaines et la direction. La véritable transformation numérique de la sécurité privée se mesurera finalement à quelque chose de très concret : la capacité des entreprises à mieux anticiper, à subir moins d’urgences et à consacrer davantage de temps à leur véritable métier. Dans un secteur dont la mission consiste précisément à prévenir les risques, il serait logique que l’organisation elle-même adopte cette culture de l’anticipation.
