La sécurité des femmes : une nécessaire coconstruction [Interview de Virginie Perrey]
Présentée par Oriane Bussard
Dans un contexte où la sécurité des femmes dans les transports est encore menacée, Virginie Perrey, Directrice de la sûreté et lutte contre la fraude du groupe Keolis nous partage son constat et des solutions stratégiques pour lutter face à ces délinquances.
✅ Sécurité et genre dans les transports : passer du constat à l’action partagée
En tant que directrice de la sûreté du groupe Keolis, je suis convaincue que la sécurité n’est pas seulement un impératif opérationnel, c’est une condition d’égalité, de confiance et de liberté de mouvement. La mobilité ne tient sa promesse que si chacune et chacun, sans distinction de genre, peut se déplacer sereinement. La bonne nouvelle, c’est que KEOLIS a les leviers, les partenaires et la volonté collective pour transformer durablement la situation.
✅ Partir d’un constat lucide pour mieux agir
Les études de KEOLIS, appelées KEOSCOPIE, le montrent clairement, près de quatre femmes sur dix déclarent se sentir en insécurité dans les transports en commun. Derrière ce chiffre, il y a des renoncements très concrets, des trajets nocturnes évités, des déplacements seuls abandonnés, un recours contraint à la voiture. Ce « mur invisible », pour reprendre l’expression du géographe français Guy Di Méo, limite la liberté de mouvement des femmes et, avec elle, l’accès à l’emploi, aux loisirs et à la vie sociale.
Les tendances de la délinquance confirment ce paradoxe. Les vols, avec ou sans violence, ont reculé d’environ 27 % depuis 2016 selon le ministère de l’Intérieur. Mais dans le même temps, les violences physiques et sexuelles ont progressé de plus de 20 %. Ces faits restent majoritairement urbains, concentrés en Île de France, qui rassemble 80 % des victimes à l’échelle nationale. Le résultat, nous le constatons tous les jours, un sentiment d’insécurité qui conduit de plus en plus d’usagers, en particulier les jeunes femmes, à modifier leurs habitudes ou à renoncer aux transports en commun. Entre 48 et 53 % des 18 à 34 ans déclarent ainsi avoir déjà renoncé à un déplacement seul, et une femme sur trois évite les transports la nuit.
Ce constat intervient alors que 64 % des Français placent la sécurité des biens et des personnes parmi leurs attentes majeures à l’approche des élections municipales de mars 2026. L’enjeu est social, économique et démocratique. Et il n’a rien d’une fatalité.
✅ Changer de posture, vers une sécurité réellement partagée
Notre conviction est simple : plus la sécurité est coconstruite, plus elle est efficace. Les attentes des voyageurs nous y encouragent, à Lyon, 41% d’entre eux demandent davantage de présence humaine sur le terrain, quand seulement 6 % réclament plus de vidéosurveillance. La technologie est utile, bien sûr, mais elle ne remplace pas le regard, l’écoute et la capacité d’intervention d’agents formés et visibles. Ce changement d’approche, moins vertical et plus partagé, s’ancre dans les territoires, avec les passagers, les collectivités, l’État et les forces de l’ordre.
✅ Des initiatives concrètes, ancrées dans les usages
Pour transformer l’expérience de sécurité, nous avançons avec des solutions concrètes, mesurables et duplicables :
- Marches exploratoires avec des ambassadrices. À Rennes, Bordeaux, Lyon notamment, ces marches permettent d’identifier précisément les zones à risque et de corriger rapidement les facteurs anxiogènes, qu’ils relèvent de l’éclairage, de la visibilité des espaces, du cheminement, ou encore du mobilier urbain. Ce sont des ajustements parfois simples, mais qui changent profondément le ressenti sur le terrain.
- Dispositifs d’alerte de proximité. L’application « Umay » à Rennes, couplée à l’initiative des bus refuges, offre un recours immédiat et discret en cas de situation problématique. À Bordeaux, le dispositif « Demandez Angela » permet à toute personne en détresse de solliciter de l’aide confidentielle auprès de personnels identifiés. Ces solutions renforcent la capacité d’action des usagers, au moment où ils en ont besoin.
- Méthode des « 5 D » pour Distraire, Documenter, Diriger, Déléguer, Dialoguer. KEOLIS a intégré ces principes à la formation de ses équipes et les partage largement avec le public. Ils donnent à chacun des clés simples pour réagir face à une situation de harcèlement ou d’agression, sans se mettre en danger, et pour activer les bons relais.
✅ Une stratégie structurée autour de six piliers
La stratégie de KEOLIS s’articule autour d’un continuum prévention - dissuasion - répression, décliné en six piliers complémentaires :
Formation et professionnalisation des équipes, repérage des signaux faibles, gestion des violences sexistes et sexuelles, intervention proportionnée.
Marches exploratoires et diagnostics partagés, connaissance fine des parcours et des points problématiques en lien avec les usagers.
Alertes et interventions rapides, assistance à la demande, circuits courts d’intervention et coordination fluide entre PC sécurité, conducteurs et agents de terrain.
Caméras piétons et vidéoprotection, au service de la dissuasion, de l’objectivation des faits et de l’appui aux poursuites.
Aménagements physiques et maintenance réactive, éclairage renforcé, visibilité des espaces, signalétique claire, propreté et réparations rapides.
Prévention situationnelle et communication, campagnes pédagogiques, valorisation des bons réflexes et visibilité des recours disponibles.
Cet ensemble cohérent permet de réduire l’écart entre sécurité objective et sécurité ressentie, tout en traitant les facteurs qui nourrissent l’anxiété.
✅ La force du partenariat et un cadre qui s’étoffe
La sûreté des transports est un bien commun, elle se construit avec et pour tous. Entre 2022 et 2024, le nombre de conventions signées par Keolis avec les forces de sécurité a bondi de 83 à 122, soit une progression de 40 %. Ces accords facilitent l’échange d’informations, fluidifient les interventions et accélèrent le suivi judiciaire.
Le cadre institutionnel se renforce également. La loi Tabarot, entrée en vigueur en avril 2025, autorise le port de caméras piétons pour les agents assermentés. C’est un outil supplémentaire pour dissuader les comportements délictueux, objectiver les situations et protéger agents comme voyageurs. Nous poursuivrons cette dynamique partenariale, avec l’ambition de l’étendre au tissu associatif, aux établissements scolaires et aux acteurs économiques de proximité, afin de mailler encore mieux les territoires et d’augmenter la capacité de réponse au plus près des besoins.
✅ Cap sur une mobilité sereine et inclusive
L’insécurité n’est pas une fatalité. Chaque acteur a un rôle à jouer : passagers, opérateurs, collectivités, État, forces de l’ordre. Notre responsabilité, en tant que grands groupes, est d’innover, de mesurer et de partager. D’innover en testant des dispositifs utiles et acceptables. De mesurer avec transparence leur impact sur les faits comme sur le ressenti. De partager enfin ce qui fonctionne, pour accélérer la diffusion des bonnes pratiques.
Je choisis l’optimisme, nourri par les résultats de terrain, la mobilisation des équipes et l’engagement des partenaires. En réconciliant présence humaine, aménagements intelligents et outils digitaux bien utilisés, nous pouvons abaisser ce « mur invisible » qui se dresse encore trop souvent sur le chemin des femmes. Ensemble, faisons des transports publics un espace où la liberté de circuler ne se discute pas, elle s’éprouve.
C’est à cette condition que la mobilité redeviendra à ce qu’elle doit être : un droit effectif pour toutes et tous, partout et à toute heure. Et c’est cette ambition que nous portons chez Keolis, avec détermination et confiance dans l’avenir.
