Interview de Philippe Lalliot, directeur du CDCS, au sein du MEAE

Publié le 7 mai 2026 par Hervé RICHAL

Dans un contexte international marqué par des crises toujours plus nombreuses et complexes, le Centre de crise et de soutien (CDCS) du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères joue un rôle central dans la protection des ressortissants français et la coordination de l’action humanitaire d’urgence de l’État pour venir en aide aux populations locales. À l’occasion de la Journée de l’Europe célébrée le 9 mai, l'interview de Philippe Lalliot, directeur du CDCS, met à la fois en exergue le rôle essentiel de ce Centre et en lumière l’importance de la coopération européenne dans la gestion des crises internationales.

 

1/ Le Centre de crise et de soutien est très souvent en première ligne lors de crises majeures, qu’elles soient géopolitiques, sanitaires ou humanitaires. En quoi le CDCS incarne-t-il aujourd’hui un outil stratégique de la diplomatie française et européenne ?

 

Le CDCS a deux grandes missions : la protection des Français à l’étranger et la coordination de l’aide humanitaire française. C'est une institution encore jeune, créée en 2008 afin de doter la France d'un instrument pérenne et professionnel de gestion des crises.

 

Ce qui fait la particularité du CDCS, c’est sa capacité à gérer les crises depuis l’amont jusqu’à la sortie de crise, jusqu'au stade du « early recovery », soit 12 à 18 mois après la phase aigüe, avant que les instruments d'aide au développement prennent le relais. Cela nous différencie de nos partenaires étrangers qui séparent la mission consulaire de protection de leurs ressortissants de la mission humanitaire en les confiant à des structures différentes. Nous gérons ainsi les drames individuels (décès et disparitions inquiétantes à l’étranger, enlèvements) et les drames collectifs (jusqu’aux opérations d’évacuation), les analyses sécuritaires, par exemple via les Conseils aux Voyageurs et le Fil d’Ariane, comme les opérations d’urgence humanitaires.

 

Ce « modèle français » de gestion de crise intéresse de plus en plus si j'en juge par le nombre croissant de visites de délégations étrangères au CDCS et de demandes de coopération bilatérale. L'avantage de notre système est de nous permettre une vision globale et un suivi cohérent des crises. Toutefois, dans un contexte de multiplications des crises, cela représente également une charge de travail accrue pour les équipes du CDCS, dimensionnées à l’origine pour gérer deux crises de front, ce qui est très en-deçà du plan de charge actuel. Nous devons faire preuve d’une capacité d’adaptation constante.

 

2/ Pouvez-vous revenir sur le rôle essentiel de coordination du CDCS en cas de crise nécessitant le déclenchement d’évacuations ou d’aide d’urgence ? Coordination au niveau interministériel ? Coordination et coopération avec de nombreuses associations, bureaux… ?

 

Le CDCS se distingue par une grande diversité dans les profils, les parcours, les compétences des agents qui le composent. Cette richesse est le plus puissant ressort de son efficacité et la vraie raison de son succès. Elle est aussi le reflet des relations tissées avec nos très nombreux partenaires, publics comme privés : ministère des Armées, en particulier le CPCO et le COS, de l'Intérieur, en particulier la sécurité civile, de la Santé, en particulier sa DGS, opérateurs du ministère (AFD, Expertise France), collectivités territoriales, acteurs humanitaires, dont une centaine d'ONG. Et je n’oublie évidemment pas les entreprises et leurs fondations avec lesquelles nous souhaitons renforcer encore nos relations, tous azimuts.

 

Finalement, le CDCS est un ensemblier qui offre un cadre de coordination interministérielle, plus largement de coordination des moyens de l'Etat, un lieu d'échanges, de dialogue et de coopération entre toutes les compétences nécessaires à la gestion efficace d'une crise. Le CDCS, dans ses deux dimensions consulaire et humanitaire, est en quelque sorte l'urgentiste du Quai d'Orsay. Sa marque de fabrique, outre sa totale disponibilité, 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, est sa grande réactivité. Nous avons ainsi en permanence deux équipes d’astreinte et sommes capables de monter une cellule de crise en moins d’une heure. C'est pourquoi nous sommes placés directement sous l'autorité du Ministre et de son directeur de Cabinet. La ligne hiérarchique ne peut pas être plus courte.

3/ La Journée de l’Europe met à l’honneur les valeurs de solidarité et d’unité. Dans la gestion des crises internationales, comment cette coopération européenne se traduit-elle concrètement entre États membres, notamment pour protéger les citoyens européens à l’étranger ? Pouvez-vous revenir sur le mécanisme de protection civile de l'Union européenne ? L’accompagnement de civils, lors de rapatriements dans des pays voisins ?

 

Les Etats membres de l’Union européenne (UE) coopèrent de plus en plus étroitement pour anticiper les crises d’ordre sécuritaire, sanitaire, climatique, etc. et y répondre. Bien que chaque Etat soit responsable de la protection consulaire de ses ressortissants, des mécanismes de coordination et de solidarité existent au niveau européen afin de protéger au mieux l’ensemble des citoyens européens lorsqu’une crise survient dans un pays tiers.

 

A travers le Mécanisme de protection civile de l’UE (MPCU), un Etat membre peut notamment proposer aux autres Etats membres des places dans les vols, les bus ou les navires qu’il met en place pour le départ de ses ressortissants d’un pays en crise. L’UE prend alors en charge une partie des frais de transport engagés par l’Etat membre à la manœuvre. Lors de la tragédie de Crans Montana en janvier 2026, le MPCU a, par exemple, été activé pour permettre l’envoi d’équipes médicales spécialisées en Suisse et l’évacuation sanitaire d’urgence de patients européens vers différents Etats membres de l’UE, dont la France.

 

A chaque nouvelle crise, le CDCS est en contact étroit avec ses équivalents dans les autres Etats membres de l’UE. Des réunions sont régulièrement organisées en urgence, afin de faciliter le partage d’informations, l’analyse de la situation de crise, et la coordination des initiatives prises par les uns et les autres pour mettre leurs ressortissants à l’abri. Le CDCS participe activement à ces échanges.

 

4/ Derrière les dispositifs de gestion de crise, il y a des femmes et des hommes mobilisés en permanence. Comment prépare-t-on les équipes du CDCS à faire face à la pression humaine, diplomatique et émotionnelle inhérente à ces missions sensibles ?

 

Je veux d’abord, alors que je m’apprête à quitter mes fonctions après trois ans à la tête du CDCS, rendre hommage à ses agents dont la force d’engagement, les qualités de caractère et le niveau de compétence sont véritablement exceptionnels et qui n’ont d’autre objectif que de servir les Français.

 

Les agents mobilisés en gestion de crise bénéficient d’une formation sur les aspects psychologiques en cellule de crise visant à dispenser des conseils sur comment bien se préparer et se préserver. Ils peuvent solliciter un appui technique ou un soutien émotionnel auprès de la psychologue du CDCS et se voient systématiquement proposer un débriefing psychologique à l’issue de chaque cellule de crise.

 

Des intervenants extérieurs viennent également partager leurs expériences avec les agents du CDCS. C’est le cas par exemple des préparateurs du Centre National des Sports de la Défense (CNSD) à travers une formation aux techniques d’Optimisation des Ressources des Forces Armées (ORFA).

 

5/ Le CDCS intervient dans des contextes d’urgence où réactivité et coordination sont déterminantes. Quels sont les principaux défis opérationnels auxquels vos équipes sont confrontées aujourd’hui face à des crises de plus en plus complexes et multiformes ? Dans un contexte international marqué par l’instabilité et les crises en cascade, comment voyez-vous évoluer le rôle du CDCS dans l’anticipation et la gestion des crises de demain ? Quels moyens nécessaires à venir ?

 

En 15 ans, les moyens du CDCS n'ont cessé de croître au fur et à mesure de l'augmentation du nombre, de la durée, de la gravité et de la complexité des crises dans le monde. Les ressources du CDCS sont ainsi passées d'une vingtaine d'agents en 2008 à plus de 110 aujourd'hui et son budget annuel a été multiplié par 10 sur la même période.

 

Les enjeux actuels sont nombreux et de plusieurs ordres :

 

  • tout d'abord, couvrir des crises de plus en plus nombreuses, qui durent de plus en plus longtemps, avec un niveau de violence de plus en plus élevé. On pense bien sûr aux crises les plus médiatiques, au Moyen-Orient ou en Ukraine. Cependant, il existe également des crises que les médias ne traitent plus que de manière sporadique, comme au Soudan ou au Sahel, voire des crises oubliées comme en Birmanie ou en Haïti. Les besoins n'y sont pas moins pressants et nos intérêts pas moins importants ;

 

  • ensuite, davantage anticiper les futures crises et mieux nous y préparer, aussi bien à Paris que dans le réseau diplomatique et consulaire qui reste d'une exceptionnelle densité et qualité et sans lequel nous ne pourrions rien faire. C'est un enjeu de méthode de travail, de formation de nos équipes, d'innovation, notamment pour nos instruments d'analyse, notamment via l’IA. C’est pourquoi nous nouons des partenariats avec des institutions à la pointe dans leurs domaines d'expertise respectifs, par exemple avec le BRGM pour le risque sismique, l'IRSN pour le risque nucléaire ou le CNRS pour les phénomènes météo extrêmes, par exemple les grands feux ;

 

  • enfin, un enjeu budgétaire dans une période très difficile pour nos finances publiques. La France assure à ses ressortissants à l'étranger un niveau d'assistance comme très peu de pays au monde. Elle est aussi devenue ces dernières années l'un des 10 plus grands bailleurs internationaux d'aide humanitaire. Cela a un coût mais, au bout du compte, il y va de la sécurité de ses communautés expatriées, de son rang, de la promotion de ses valeurs et de la défense de ses intérêts.

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